Conférence
6 > 7 décembre

Colloque

Les valeurs esthétiques du don

Anthropologie

Direction scientifique : Jacinto Lageira (professeur en esthétique et en philosophie de l’art) et Agnès Lontrade (maître de conférences en esthétique et en philosophie de l’art) // Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Institut ACTE, UMR 8218 - CNRS

Deux journées de colloque: les 6 et 7 décembre 2017. Programme détaillé à venir.

 

 

Dans son célèbre « Essai sur le don», rédigé en 1924, Marcel Mauss décrit, depuis l’observation de sociétés archaïques et à la suite de l’ouvrage de Bronislaw Malinowski (Les Argonautes du Pacifique occidental, 1922), le fonctionnement d’un acte aussi trivial qu’exceptionnel qui est celui de donner. Marcel Mauss commence par remarquer que le geste du don repose sur une triade : donner – recevoir – rendre. Le don ne peut en effet se mettre en place que si le donataire accepte l’offre et accuse réception de la générosité du donneur.

 

Par ailleurs, Mauss note que si aucun contrat explicite n’est établi entre donateur et donataire, le don appelle la plupart du temps un contre-don. Cette observation s’applique toujours à nos sociétés contemporaines lorsque nous nous « sentons obligés », même si le geste en retour nous procure du plaisir, de rendre une invitation, un repas, un dîner ou d’offrir un cadeau d’anniversaire suite à celui que nous avons reçu. Le don repose en réalité sur un paradoxe qui est celui d’une libre obligation.

 

On comprend, dès lors, combien le don peut être un vecteur de relations sociales inscrites dans la durée. Le don permet de relier durablement les membres d’une communauté et de créer un ordre social pacifique (pouvant toutefois revêtir des formes agonistiques importantes dans le potlatch). S’il existe donc des formes pérennes d’échanges en dehors du système égalitaire du troc comme en dehors de l’économie de marché, le don mérite d’être considéré très sérieusement à un niveau sociopolitique. C’est à partir de là que Marcel Mauss élargira son propos à une conclusion générale portant sur l’importance du don pour une politique étatique de la solidarité (à distinguer d’un simple appel à la charité individuelle qui peut parfaitement coexister avec l’individualisme du libéralisme économique et les formes d’exclusions sociales qu’il permet) : l’ensemble des prestations sociales, et par extension les biens communs que sont la santé et l’éducation, peuvent être considérés comme des dons, gratuitement accessibles à tous et non soumis à la concurrence du marché, que l’État nous doit en retour de notre travail et de nos cotisations.

 

Les recherches du M.A.U.S.S. (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) s’inscrivent dans cette dimension politique du don. À l’encontre du principe économique et philosophique d’utilité, Alain Caillé rappelle que tout échange dans nos sociétés ne relève pas encore strictement de l’intérêt et du calcul égoïste. Le don est, par exemple, souvent inutile et superflu du point de vue de sa valeur matérielle (valeur symbolique du don), généreux et gratuit en ce qu’il est donné, reçu et rendu librement. Toutefois, le don reste bien humain et il ne s’agit pas de l’idéaliser comme le font certains philosophes : Jacques Derrida fait par exemple du don la figure même de « l’impossible», puisqu’un don qui se donnerait comme tel et qui impliquerait une relation de réciprocité (contre-don), ne pourrait se penser comme un véritable don. À l’encontre du don impossible et sans retour, les études du M.AU.S.S. s’inscrivent dans « une conception modeste» du don, une voie de la « prudence » et du « juste milieu ». Le don est en effet aussi inutile que nécessaire pour la constitution de la communauté, aussi désintéressé qu’intéressé à la valorisation personnelle du donataire, aussi altruiste qu’égotiste, aussi libre qu’obligé. Le don relève par ailleurs aussi bien de la gratuité que de la dette.

 

C’est dans ce contexte intellectuel et à la suite du numéro 28 de Figures de l’art « Esthétique du don. De Marcel Mauss aux arts contemporains», que nous souhaitons réfléchir sur les affinités de l’esthétique et du don. Nous émettons en effet l’hypothèse qu’outre les dimensions esthétiques et artistiques esquissées par Marcel Mauss et inclues dans le fait social total qu’est le don (avec ses aspects juridiques, économiques, religieux, éthiques et politiques), l’art a bien un esprit commun au don. Si, comme le montre l’anthropologue, l’esthétique et l’artistique sont impliqués dans le phénomène du don, ce colloque se donne pour objectif de préciser ce qui pourrait valider la réciproque : l’art relève, lui aussi, du régime du don.

 

Image: Marcel Mauss.